Caroline Julliot

  • Pas de chance en français, contrairement à l'anglais qui a deux termes, story et history, notre langue n'a qu'une histoire à sa disposition. Le mot « histoire » y désigne à la fois le passé de l'humanité et la connaissance de ce passé mais aussi le récit d'une aventure, une affaire, la narration d'événements, fictifs ou non. Comme il serait simple de pouvoir opposer le public au privé, l'érudition à l'imagination, la vérité à la fiction, l'histoire à la littérature. C'est impossible, bien entendu. La littérature revendique un droit sur la vérité du passé, collective et personnelle. L'histoire a, elle aussi, pour sujet des aventures individuelles - celles des « grands hommes » de la nation, dont le destin a provoqué l'événement « historique » et façonné le devenir des peuples, mais aussi celles des anonymes, vies du passé que les grandes crises, ou seulement la marche du temps, ont presque effacées. De Michelet et Quinet jusqu'à Carlo Ginzburg ou Ivan Jablonka, l'historien ne cherche pas seulement des continuités en construisant le récit des événements, il désire parfois aussi ressusciter les morts. L'écrivain a sensiblement la même ambition, mais lui veut également inventer des vivants. Un roman peut être un ouvrage d'érudition, l'histoire, par nécessité ou par défaut, produit des fictions. Quant au terme de « littérature », il ne renvoie pas seulement aux écrivains, il désigne aussi une discipline universitaire, avec ses processus de validation et ses controverses, son rapport à l'institution, des méthodes propres, dont l'objet est l'étude de l'oeuvre littéraire, dans ses formes, son histoire, ses mutations, ses corpus. Littérature et histoire : rien de simple dans cette simple coordination.

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