Klincksieck

  • Chemins de traverse Nouv.

    Tours, détours, retours, raccourcis et transversales, bifurcations ou courses vers l'horizon et ses abîmes, tels sont les chemins de l'existence. Chacun a son substrat naturel, de pierre, de terre, de verre, de fer, de lave ou de papier. Ils s'en vont par la Bourgogne, l'Auvergne, la Dordogne, la Sicile, le Nevada, ou la simple page blanche et sa plume dédiée. Ils se heurtent au réel, à ses découvertes heureuses, à ses croisements fatals, à son humour, à ses résistances et ses douleurs ; ils débouchent sur des beautés inespérées. De saison en saison, chacun distille ses rugosités, ses charmes et ses révélations. Ainsi se tisse, à notre insu, la trame d'une vie.

  • Les animaux dits « nuisibles » ne cessent d'alimenter des polémiques sans fin. Chaque partie possède de bons arguments (du moins recevables) mais si l'impossible consensus échappe, c'est que les « bêtes noires », sujets des débats, échappent elles-mêmes... Dans cet essai magistral, où l'auteure retrace l'histoire ancestrale du rapport si complexe entre l'homme et l'animal sauvage, on comprend la raison pour laquelle l'espoir d'une telle concorde juridique et sociétale est chimérique : c'est que le « troisième animal », selon l'heureuse expression de Pierre Michon, est par nature insaisissable. La haine que l'homme voue depuis toujours aux carnassiers (fouines, putois, loups, renards, etc.), ces êtres que l'Histoire a peints en rouge et noir (le sang et le poison), exprime d'abord la terreur suscitée par « le Sauvage ». Derrière les combats bruyants relayés par la lumière des médias, il y a l'espace poreux de la « bête noire » où se déroule une vie honnie : activité secrète, silencieuse, nocturne, rapines, meurtres furtifs... Julie Delfour nous fait comprendre, en fin de compte, que la meilleure connaissance du troisième animal se trouve dans certains polars. Ensuite seulement, on pourra se (re)mettre à discuter calmement.

  • À la recherche du temps perdu de Marcel Proust a rendu internationalement célèbre le nom de Ruskin. Mais l'image ainsi donnée de son oeuvre est biaisée, car John Ruskin (1819-1900) n'était pas qu'un spécialiste de Turner ou de l'architecture gothique.
    Sa science s'étendait à la géologie, à l'histoire naturelle ou à l'économie politique. Le nombre de ses travaux, dans ces domaines également, est considérable.
    Ces Écrits naturels réunissent, pour la première fois en français, quatre conférences d'histoire naturelle, dans lesquelles l'érudition prodigieuse de Ruskin s'allie à une verve humoristique déconcertante. Qu'il retrace le mythe d'Arachné, qu'il discoure sur le rouge-gorge, le crave à bec rouge ou sur les serpents, Ruskin se laisse entraîner par des réflexions beaucoup plus vastes, plus profondes, et toujours insolites. Un regard unique sur la nature, à découvrir de toute urgence.

  • Quand Virginia Woolf, aussi fascinante et au venin aussi meurtrier que cette horreur, la vipère du Gabon (Bitis gabonica) la mord au coeur en lui disant qu'elle « écrit de l'extérieur », sous-entendu qu'il vaudrait mieux qu'elle fasse autre chose, Vita Sackville-West aurait pu répondre qu'elle, Virginia, ne connaissait rien au jardinage, occupation aussi meurtrière si on la conçoit comme un des Beaux-Arts. Elle ne le fit pas, sans doute parce qu'elle était trop blessée, trop généreuse et - même si c'est démodé - trop bien élevée pour faire ce genre de répartie. Il suffit de lire ce petit livre, musical comme un jardin anglais, pour retrouver à la fois l'artiste et la jardinière, c'est-à-dire aussi bien des images de rêve que des conseils pratiques à toutes celles (tous ceux) qui ont, ou qui désirent avoir la main verte. Rimbaud le savait : « La main d'un maître anime le clavecin des prés » - P.R.

  • La parution de L'Art religieux du XIIIe siècle, en 1898, a constitué un tournant décisif à la fois dans l'histoire de l'art et dans les études médiévales. Émile Mâle (1862-1954) y proposait en effet une méthode alors très nouvelle, fondée sur la mise en relation du langage des formes avec leurs sources d'inspiration. Partant de l'idée que le christianisme du Moyen Âge a conçu l'art comme une « prédication muette », c'est-à-dire comme une traduction des vérités de la foi, il entreprend de mettre systématiquement en rapport l'iconographie et les grands textes (scripturaires, exégétiques, théologiques, hagiographiques, etc.) qui lui ont servi de programme. Émile Mâle construit lui-même son ouvrage sur un modèle médiéval, le Speculum Majus de Vincent de Beauvais (+ 1264), sorte d'encyclopédie du savoir de l'époque commandée par Saint Louis. Il en reprend la division en quatre « Miroirs » (Miroirs de la nature, de la science, de l'histoire, de la morale), confrontant leurs thématiques avec les sculptures de Chartres ou d'Amiens, les vitraux de Bourges ou du Mans, ou encore les livres enluminés. Écrit avec talent, fourmillant d'informations, l'ouvrage constitue une magnifique synthèse de l'art du XIIIe siècle en France.

  • Interdite de littérature par son amante Virginia Woolf, Vita Sackville-West (1892-1962) prend en un éclair conscience des trésors qu'elle possède : un mari et un jardin. Son mari, le diplomate Harold Nicolson, conçoit l'architecture et dessine les plans de ce qui deviendra le somptueux jardin de Sissinghurst dans le Kent, que Vita, aristocrate anglaise exubérante, transgressant sans vergogne les règles de l'art des jardins, transforme à quatre mains : elle fait surgir de terre une mosaïque de couleurs, une jungle asymétrique, une orgie dans l'aurore ou le soleil couchant, mais aussi... un extraordinaire jardin blanc. Attention, prévient-elle « j'aime la couleur, qui me met en joie, mais j'ai une prédilection pour le blanc. Les ombres d'un vert glacé que la blancheur peut prendre sous certains éclairages, au crépuscule ou au clair de lune, surtout au clair de lune, peut-être, font du jardin un rêve, une vision irréelle, et l'on sait cependant qu'il ne l'est pas le moins du monde puisque il a été planté exprès. » Ce journal, qui n'est pas sans évoquer, mais en plus féminin et en plus anglais, L'année du jardinier de Karel Capek, est un superbe traité d'horticulture. Les conseils pratiques, organisés par saisons, raviront tous les amoureux de jardins... et de littérature. Les jardins de Sissinghurst sont aujourd'hui les plus visités d'Angleterre.

  • L'art n'est pas, pour Adorno, un objet régional parmi d'autres mais, à l'égal de la philosophie, une pensée capable de se rapporter au vrai. Entre les années 1930 et 1968, le philosophe de Francfort a consacré six cours à l'esthétique, qui ont nourri son livre Théorie esthétique, paru à titre posthume. Chacun de ces cours avait sa cohérence propre, celui de 1958/59 a pour spécificité de porter l'accent sur la conception matérialiste de l'art, notamment à travers une analyse très singulière de l'oeuvre de John Cage. Reprenant des considérations qu'il avait déjà développées dans le champ de la musique, Adorno les réinscrit, grâce à ce cours, dans une élaboration théorique plus large. Certains concepts cruciaux de son esthétique - construction, expression, mimèsis, rapport de sens, beauté - sont explicités de la manière la plus rigoureuse et intégrés à une interrogation proprement philosophique de l'art, nommée « expérience ». Ce cours, inédit en français, est une introduction critique à l'esthétique. Esthétique que le philosophe confronte inlassablement aux limitations caractéristiques des esthétiques de la réception. Introduction critique qui lui permet de déplacer ses propres réflexions pour faire apparaître la contradiction extrême d'un art en passe de devenir indifférent à la qualité sensible de l'esthétique.

  • Gustav Caroll pourrait, à vue de myope, être considéré comme le H. P. Lovecraft de la littérature urbaine. Ses visions, toutes issues d'un Paris quadrillé et parfois labyrinthique, paraissent extravagantes, comme infusées de magie noire et de rêves troubles. Or, tout ce qui est extrait de ce Paris gargouillant d'animaux et de végétaux, est rigoureusement vrai : du concert assourdissant d'aboiements de chiens recevant la bénédiction dans une église à l'inquiétant manoir aux cent cinquante chats fantomatiques. Au sein de ce « Paradis perdu », ou « Enfer retrouvé » (question de tendresse envers les rats, les fourmis ou les renards), tout est étrange car tout est normal, c'est-à-dire quantifiable, visible, scientifiquement correct. L'image de la jungle urbaine, au sens propre et au sens actuel : rien ne dépasse, les souterrains n'existent pas, l'hygiène règle tous les problèmes. Non, Gustav Caroll a raison, c'est bien le paradis, et l'on peut affirmer candidement en refermant ces chroniques, que « tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

  • Savez-vous que les crapauds mangent des vers de terre, pourvu que les lombrics soient propres et guillerets, au point de se tortiller de manière irrésistible ? Que la larve du dytique, un coléoptère aquatique, est l'une des créatures diaboliques les plus repoussantes qui soient au monde, avec une tête cruelle et une paire de mandibules semblables à des lames de faucille sur la tête ? Que la vie des larves de la libellule permet de comprendre comment l'insecte, de crocodile, devient dragon ? Que les notonectes sont des punaises carnivores qui se mettent sur le dos pour nager et flottent sur l'eau la tête en bas, les pattes tendues pour garder l'équilibre ? Qui est Héro allumant une torche pour Léandre dans le chemin creux ? Qui est l'hépiale fantôme ? Ou l'ange de la nuit, qui ressemble à s'y méprendre à un flocon de neige vivant ? Le révérend John George Wood (1832-1889), « le pasteur-naturaliste », est l'entomologiste le plus populaire de l'ère victorienne. L'un de ses livres fut vendu à cent mille exemplaires en une semaine. Conan Doyle raconte la rencontre de Wood avec une cyanée, au large des côtes de Margate, dans l'une des aventures de Sherlock Holmes intitulée « La crinière du lion ».

  • Cet ouvrage rassemble, selon un ordre strictement chronologique, cinquante-six articles écrits par Nicole Loraux entre 1973 et 2003. Il donne à lire le déploiement discontinu, expérimental, de réflexions lisibles sur le même plan que celui des livres publiés, et l'effet d'après-coup de ces derniers, leur reprise sur d'autres plans - toutes ces lignes dessinant ensemble la vaste cartographie d'une oeuvre très singulière. L'article « La Grèce hors d'elle et autres textes », qui donne son titre à ce recueil, rappelle la méthode par laquelle Nicole Loraux n'a pas cessé, selon ses propres mots, de « trouver dans la Grèce (et en abondance) de quoi la faire sortir d'elle-même » en multipliant les stratégies comparatistes, les va-et-vient entre les champs disciplinaires les plus divers (philosophie, psychanalyse, ethnologie, philologie). Il en résulte un parcours intellectuel où apparaît, dominante et continue, l'analyse du discours que la cité athénienne a construit à son propre sujet en même temps que s'approfondit l'éclairage du conflit (stasis) constitutif de la démocratie. Enfin, l'attention toujours plus soutenue à « l'opérateur féminin », compris comme facteur de subversion de l'ordre politique de la cité, dominé par le masculin, suscite une approche originale et novatrice de la tragédie. Nicole Loraux découvre la dimension « antipolitique » de l'espace tragique, qui permet aux voix exclues de la parole civique de se faire entendre.

  • Les arbres sont innombrables, marquant les paysages, arrivés d'eux-mêmes ou plantés, aussi bien dans les campagnes qu'en ville. Ils nous environnent sans que nous parvenions toujours à les distinguer. Or, il y a beaucoup à apprendre de leurs variétés et de leurs nuances. Ils nous enseignent qu'il n'y a jamais de fin à ce que l'on peut voir en se disposant à regarder une racine qui devient un tronc fait de branches et de rameaux. Eryck de Rubercy les connaît bien. Il a presque toujours vécu à côté d'eux dans l'activité de sauvegarde d'un parc paysager. Cette proximité avec La Matière des arbres lui permet d'en parler avec la complicité de grands écrivains. Témoin sensible de leur vie, son essai initie le lecteur à ce qui fait, au rythme des saisons et suivant les essences, leur spécificité botanique : « cette force sourde et mystérieuse qui est en eux et les tient debout ». Sa dilection intime pour les arbres le fait être aussi le fin descripteur du parc d'agrément au sein duquel il les côtoie chaque jour : la plus belle connaissance des arbres étant celle de vivre dans leur proximité.

  • Adolphe-Napoléon Didron (1806-1867) compte parmi les grands pionniers de l'archéologie médiévale en France. Ardent défenseur du patrimoine, rédacteur des premiers volumes du Bulletin archéologique, il fut aussi le fondateur des Annales archéologiques. À ces activités éditoriales s'ajoutent ses recherches sur le terrain, notamment à la cathédrale de Chartres et à Notre-Dame de Brou. Après un voyage en Grèce et dans l'Empire ottoman en 1839-1840 pour parfaire ses connaissances, il publie l'Histoire de Dieu en 1844. Savant connaisseur de l'iconographie chrétienne, Didron a collecté dans cet ouvrage toutes les représentations connues de la Trinité, des personnes et des symboles qui lui sont associés, illustrés par des gravures sur bois. Il relève ainsi les spécificités de chaque époque, les variantes régionales et les évolutions historiques, qui trouvent leur source dans les doctrines diffusées par l'Église. Car, ici encore, Didron se montre pionnier en faisant appel aux textes sacrés pour donner sens aux motifs en eux-mêmes, mais aussi à leur proximité et à leur répartition dans l'espace. À une époque où, faute de savoir les lire, on prenait les scènes figurées des cathédrales pour des hiéroglyphes chrétiens, Didron a apporté une méthode de lecture pour identifier ces formes et les dater. L'Histoire de Dieu offre ainsi bien davantage qu'une classification : fruit d'une démarche globalisante, elle met en relation toutes les facettes de la civilisation chrétienne, de l'écrit à l'image, depuis ses origines.

  • Si vos tripes se nouent au seul mot d'araignée, si vous hésitez entre indifférence, répulsion et attirance, si vous êtes mortifié(e) d'avoir peur, alors acceptez de regarder en face un animal dérangeant, peu communicant, il est vrai, mais sujet exceptionnel pour la recherche scientifique et l'inspiration artistique. Comptines, fables, peintures, ballets, bijoux lui doivent nombre d'oeuvres. Essayez seulement de trouver une chanson enfantine sur le cloporte... Quand on enlève le grappin des pattes, il ne reste pas grand-chose, juste un corps pas plus gros que celui d'une grosse mouche, dodu, habillé de velours comme un ourson. Mais les pattes, qui lui permettent de foncer plus vite qu'un rat, donnent à la bestiole une dégaine aussi admirable que terrifiante. Donc, la phobie des araignées tiendrait à l'organisation de la bête plutôt qu'à la peur de la morsure : sa tournure elle-même trouble et fait peine à voir. Allons, du courage ! Elle ne tue que ce qu'elle peut manger, certainement pas vous, ce qui vous laisse le temps de lire l'hommage que j'ai voulu rendre à une bête singulière.

  • En plein coeur de l'Amazonie, au bord du fleuve Orénoque, s'étend un bois mystérieux hanté par un chant mélodieux, dont on ne sait s'il s'échappe du gosier d'un oiseau ou de la gorge d'une femme. À moins qu'il ne soit émis par l'âme du vent et des feuilles. Bien que ce bois pullule d'oiseaux et de gibier, les Indiens refusent d'y chasser. Ils le disent habité par un elfe capable de saisir au vol les flèches empoisonnées et de les renvoyer sur le chasseur... Abel, qui fuit son pays, le Venezuela, après un complot politique manqué, atteint cette étrange contrée. Il ose, lui, s'enfoncer dans le paradis vert et finit par rencontrer l'étrange créature. À la fois, elfe, phalène et femme, Rima est une fille des bois et des sources. Elle est aussi l'esprit de connaissance qui exige de découvrir son pays d'origine. Commence alors un fantastique voyage.

  • Robert Van Gulik, orientaliste et sinologue éminent, auteur de La vie sexuelle dans la Chine antique, des nombreuses et très célèbres Enquêtes du juge Ti, de publications concernant divers aspects de la civilisation chinoise traditionnelle, diplomate en Orient, a aimé et élevé chez lui, à Kuala Lumpur en Malaisie, plusieurs gibbons. Les études en français sur ces animaux distingués et ravissants restent très rares ; à l'étude zoologique et sympathique Van Gulik joint ce que Borges appelle « la poésie de l'érudition », examinant évocations et figures, dans la littérature et la peinture chinoises classiques, de ces singes gracieux et aimables. On pourra lire ici des textes nulle part ailleurs traduits, et de fins commentaires de tableaux fort peu connus.

  • Pour un regard moderne, ce qui distingue Vermeer de ses contemporains, Metsu, Ter Borch ou De Hooch, est l'aura de mystère qui se dégage de ses tableaux. Ce sentiment trop bien partagé a fait fleurir une vaste littérature, qui n'est pas toujours exempte de lieux communs.

    Cette qualité poétique, singulière et incontestable, fait précisément l'objet de ce livre. Mais elle n'est pas envisagée ici comme une dimension ineffable : ainsi que le suggère Daniel arasse, Vermeer a au contraire très délibérément construit le mystère de sa peinture.

    À travers une analyse rapprochée des oeuvres, de leur structure et de leur contenu, l'auteur montre comment la « scène d'intérieur » devient chez Vermeer une peinture de l'intimité, un « dedans du dedans », une sphère réservée et inaccessible au coeur même du monde privé. C'est cette intimité, dans son impénétrable visibilité, que peint le « sphinx de Delft ».

    Notre conception de Vermeer se trouve ainsi complètement renouvelée : on perçoit que la poétique propre de ses oeuvres est inséparable de son ambition de peintre. Pour l'historien, cette ambition n'est pas sans relation avec le catholicisme de Vermeer, avec sa foi dans la puissance de l'image peinte à incorporer une mystérieuse présence.

  • L'oeuvre littéraire d'Édith de la Héronnière a pour terreau la pratique d'un art majeur : celui de l'« égarement ». En s'égarant, on risque bien moins de se perdre que de rencontrer. Et lorsqu'on se trouve en Sicile, ce sont les jardins qui surgissent, ahurissants d'aspect et de tons, au beau milieu des chemins titubants de chaleur.
    Édith de la Héronnière nous conduit ici au coeur des mythiques jardins siciliens, ancrés dans une histoire lointaine au parfum oriental. Ces oasis, à la flore si riche en espèces, en couleurs, en odeurs, ont souvent quelque chose d'un peu fou, à l'image du labyrinthe de Donnafugata où l'on peut se perdre à jamais.
    Le point commun de tous ces jardins est sans doute l'exubérance créatrice. Derrière les clôtures, la nature n'a pas seulement fait germer le génie botanique ; elle a aussi produit le génie poétique et littéraire. Car nous sommes sur les terres de Lampedusa ou de Lucio Piccolo, et dans les pas de Goethe ou de Dumas. Sous les ficus géants, pétrifiés de soleil, s'étale l'ombre de la mort avec laquelle les Siciliens ont très lentement, note après note, composé une sorte d'« hymne au silence », chantant ainsi leur singulière sagesse.

  • Considéré comme un classique par les historiens de l'art, le Léonard de Vinci de Kenneth Clark fut publié en 1939. Certes, d'autres points de vue ont depuis été développés à propos de cet artiste hors normes, mais l'ouvrage n'a rien perdu de son intérêt ni de son originalité. Avec une passion communicative, Clark présente la vie et l'oeuvre de Léonard de Vinci (1452-1519) selon une approche chronologique, de ses débuts dans l'atelier de Verrocchio à Florence jusqu'à ses dernières années en France, en passant par ses longs séjours à la cour des Sforza à Milan. Plus que ses recherches scientifiques, c'est son génie pictural qui est ici analysé et décrypté de façon lumineuse, ainsi que son apport unique dans l'histoire de l'art.

  • Il ne suffit pas de lire

    Karl Kraus

    Censeur impitoyable, pourfendeur corrosif du genre humain de la trempe d'un Paul Léautaud, Karl Kraus avait horreur des journalistes, des hommes politiques, des intellectuels, des historiens et de l'art de son temps qu'il assimilait à un cosmétique. Pour lui, le libéralisme se confond avec l'hédonisme, les juges avec les bourreaux, la haute finance avec les maîtres de la boucherie, et la psychanalyse n'est rien d'autre qu'une vaste plaisanterie. Dans un style dénué de concessions, les aphorismes de Kraus - condensé d'humour incisif et de fulgurances rageuses - mettent en pièces tout ce que la société porte au pinacle.

  • J'ai découvert les libellules un jour très précis à une heure non moins précise. D'où m'est venue cette fascination, je ne saurais le dire, elle est aussi ancienne que moi, je pense bien que nous sommes nés en même temps. La passion est la seule attitude d'esprit, la seule forme d'engagement qui puisse ouvrir à la compréhension de ce qui se montre, dans quelque domaine que ce soit. Mais pourquoi les libellules ? Je renonce à répondre, évidemment, le philosophe que je suis rend les armes, non je ne parviendrai pas à argumenter de telle sorte que je puisse démontrer la supériorité des odonates sur les autres insectes. L'horizon de sens d'un groupe animal est comparable à une langue, qui saisit le monde d'une manière déterminée. Il fallait tenter d'écrire le dictionnaire et la grammaire de cette langue magnifique : le libellulien, que parlent couramment ou en rêvassant les ruisseaux et les rivières, en dormant les mares et en frémissant les lacs. Les quatre-vingt-douze espèces du territoire métropolitain sont décrites et inscrites dans une grande clé de détermination au fonctionnement inédit, inventé, affiné et perfectionné durant des années d'observations.
    Les planches de Vanessa Damianthe sont bien plus que des illustrations, elles donnent une présence réelle par représentation aux libellules.

  • Les querelles philosophiques des années 1960 sur les places et fonctions respectives de l'histoire, de l'anthropologie, des sciences dites humaines, et de la philosophie, ont installé la Révolution française au coeur de leurs débats, le plus fameux d'entre eux ayant opposé Jean Paul Sartre et Claude Lévi-Strauss. Sartre avait fait de la Révolution française l'un des objets phares de la Critique de la raison dialectique, notamment à travers le concept d'événement.
    Claude Levi-Strauss, quant à lui, reproche de vouloir racheter l'illusion transcendantale de la liberté par le collectif et finalement de ne fabriquer qu'une histoire mythique, utile mais loin de la préoccupation scientifique.
    Il invite à un décentrement de notre conception de l'histoire occidentale. C'est dans le sillage de ce débat que Michel Foucault a promu contre Sartre une certaine conception scientifique du savoir sur l'homme qui ne prétendait plus comme tel agir sur le monde, mais décrire ses conditions de possibilité.
    Cependant la question d'une Révolution française matrice du totalitarisme ne peut trouver son éclairage dans ce débat.
    Il faut comprendre que la critique du totalitarisme n'y prend pas sa source, mais que se rejoue au contraire, dans les débats contemporains, la question posée par Sade sur la cruauté et la mort donnée. Pour parler à la manière de Lacan, il faut repenser une éthique de l'histoire de la Révolution française.

  • Voici un livre célèbre en Angleterre constamment réédité depuis sa parution en 1653, un livre que Lord Byron détestait comme il détestait tous les bons sentiments, à la fois traité sur l'art de la pêche à la ligne et, très simplement, art de vivre, conseils d'un sage pour vivre en paix et trouver le bonheur.
    Trouver le bonheur ? Être à coeur ouvert avec le monde, ce qui ne vas pas sans péripéties dans un monde où les lièvres changent de sexe chaque année et où les grenouilles ont déclaré la guerre aux brochets. Où fabriquer une mouche artificielle pour la truite est si compliqué qu'il faut renoncer à l'expliquer avec des mots, et où torturer un vairon (sans lui faire de mal) pour la pêche au vif revient à réaliser une oeuvre d'art.
    Le bon Izaak, honnête quincaillier et très honnête homme, poète des autres jours, pêcheur à la ligne et pêcheur de bonnes âmes, non seulement érige la redondance en esthétique, mais en garantie suprême de l'intention bonne en soi, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi : la quiétude, le bonheur se dérobent à chaque instant.

  • Quand on vit près de la mer, dans le Dorset, écrit Llewelyn Powys, il est remarquable, à l'heure qui précède l'aube, d'écouter les goélands déchirer le majestueux silence des collines de leurs cris perçants sauvagement réitérés. C'est une musique qui oblige l'imagination à sortir des limites du monde contemporain et force l'esprit à se remémorer le long travail de la planète, un travail entamé à une époque inconcevablement éloignée de la nôtre et qui se poursuivra longtemps après que nous serons poussière.
    Préfaçant les Essais de son frère, John Cowper Powys avoue : « Il y a dans les essais de Llewelyn un courant souterrain constant semblable à un bruit d'ailes dans les airs, au bris des vagues dans l'eau, aux craquements d'un feu sur la lande, aux sifflements des herbes que l'on brûle dans le jardin, au son des cloches dans les beffrois (...) Le style de Llewelyn est celui de nos pensées quand un long rêve diurne nous enveloppe soudain merveilleusement, sur une lande, une terrasse, une balustrade, un coin de mer familier depuis l'enfance. »

    Traduit de l'anglais et préfacé par Patrick Reumaux.
    Illustrations de Bernard Duhem.

  • Pas vraiment nécessaire de présenter Liam O'Flaherty, né en 1896 sur les Îles d'Aran, aujourd'hui inhabitées - mort en 1984, mondialement connu par le film que John Ford a tiré en 1935 de son roman Le Mouchard (The Informer). Voilà un enragé d'Irlandais qui n'a de cesse de débarrasser l'Irlande des brumes mythologiques qui lui tissent un manteau de pacotille. Rien d'autre ici que la terre noire, la tourbe, la mer, les bêtes - à plumes ou à poils - héroïnes des nouvelles ici traduites, où l'on rencontre des poules jalouses, un cormoran blessé, un lapin noir presque surnaturel, un petit chien blanc, un papillon folâtre, un congre monstrueux et où l'on assiste à la mort d'une vache, à la naissance de trois agneaux, au martyr d'un bouvillon, à la destruction d'un nid et à la lutte à mort entre une chèvre sauvage et un chien affamé. La devise de Liam O'Flaherty est la rage. Bas les masques, ici et maintenant. Le style, à la mesure du propos, est celui d'un baroudeur ; la langue, taillée à la hache.

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