Fabrique

  • Les nuages de gaz lacrymogènes et les détonations incessantes composent l'atmosphère désormais habituelle des manifestations en France : des ZADs aux campus, des quartiers populaires aux cortèges syndicaux, toute expression d'une opposition collective à l'Etat expose aujourd'hui à la violence des armes non létales. Alors qu'un nouveau palier a été franchi avec la répression du mouvement des Gilets jaunes, ce livre propose une analyse critique du recours massif à l'arsenal non létal, principal pilier du maintien de l'ordre à la française.
    Les premiers chapitres s'appuient sur une typologie historique, depuis la matraque aux armes sonores, en passant par les multiples grenades, gaz et lanceurs de balles de défense, d'où il ressort que : 1) le développement de cet attirail se présente toujours comme une solution purement technologique à une crise de légitimité ; 2) l'écart est saisissant entre les prescriptions des fabricants et la pratique policière : bien que conçues comme des armes défensives, permettant de maintenir à distance un adversaire, les forces de l'ordre en font un usage offensif, disproportionné, terrorisant voire tortionnaire - et parfois létal, comme l'exemplifient dramatiquement les décès de Rémi Fraisse, Zineb Redouane et Steve Maia Caniço.
    Ceci n'empêche pas l'Etat et les industriels du secteur d'employer la rhétorique humanitaire pour booster un marché juteux tourné vers l'exportation (chapitre III). L'opacité des contrats et l'intraçabilité des armes jettent l'ombre sur l'utilisation de matériel de fabrication française par des régimes dictatoriaux : le gaz lacrymogène français d'Alsetex et les Flash-Balls de Verney-Carron ont ainsi servi à réprimer les populations au Bahreïn, en Tunisie et au Congo.
    L'intensification de la répression "non létale" a engendré de nouvelles pratiques d'autodéfense populaire, qui font l'objet du chapitre suivant : de la recension des blessés et leur politisation à travers des appels au désarmement de la police, à la protection des manifestants via un équipement de circonstance, l'activité des streets medics, la solidarité et l'inventivité au sein des cortèges, etc.
    Paul Rocher montre comment ces pratiques sont en retour criminalisées par l'Etat. L'ultime chapitre replace l'usage des armes non létales dans le cadre d'un durcissement autoritaire de l'Etat qui cherche à imposer complètement son agenda néolibéral, longtemps freiné par la résistance populaire. Le recours à un arsenal d'origine militaire pour régler les conflits politiques domestiques, loin de correspondre à un adoucissement du maintien de l'ordre, apparaît ici comme le corollaire de la suspension des procédures démocratiques en France.

  • « Celui qui voit ne sait pas voir » : telle est la présupposition qui traverse notre histoire, de la caverne platonicienne à la dénonciation de la société du spectacle. Elle est commune au philosophe qui veut que chacun se tienne à sa place et aux révolutionnaires qui veulent arracher les dominés aux illusions qui les y maintiennent. Pour guérir l'aveuglement de celui qui voit, deux grandes stratégies tiennent encore le haut du pavé. L'une veut montrer aux aveugles ce qu'ils ne voient pas : cela va de la pédagogie explicatrice des cartels de musées aux installations spectaculaires destinés à faire découvrir aux étourdis qu'ils sont envahis par les images du pouvoir médiatique et de la société de consommation. L'autre veut couper à sa racine le mal de la vision en transformant le spectacle en performance et le spectateur en homme agissant. Les textes réunis dans ce recueil opposent à ces deux stratégies une hypothèse aussi simple que dérangeante : que le fait de voir ne comporte aucune infirmité ; que la transformation en spectateurs de ceux qui étaient voués aux contraintes et aux hiérarchies de l'action a pu contribuer au bouleversement des positions sociales ; et que la grande dénonciation de l'homme aliéné par l'excès des images a d'abord été la réponse de l'ordre dominant à ce désordre. L'émancipation du spectateur, c'est alors l'affirmation de sa capacité de voir ce qu'il voit et de savoir quoi en penser et quoi en faire. Les interventions réunies dans ce recueil examinent, à la lumière de cette hypothèse, quelques formes et problématiques significatives de l'art contemporain et s'efforcent de répondre à quelques questions : qu'entendre exactement par art politique ou politique de l'art ? Où en sommes-nous avec la tradition de l'art critique ou avec le désir de mettre l'art dans la vie ? Comment la critique militante de la consommation des marchandises et des images est-elle devenue l'affirmation mélancolique de leur toute-puissance ou la dénonciation réactionnaire de l' « homme démocratique » ?

  • Raphaël Kempf, avocat connu pour sa défense des manifestants et gilets jaunes victimes de violences policières ou de la répression judiciaire, propose dans ce volume un court pamphlet historico-juridique accompagné de la réédition d'articles publiés en 1898, notamment par Léon Blum et l'anarchiste Émile Pouget, contre « les lois scélérates » votées à la fin du xixe siècle. La relecture de ces textes est aujourd'hui fondamentale : l'arbitraire des gouvernements de la IIIe République contre les anarchistes n'a rien à envier au président Hollande décrétant l'état d'urgence contre les musulmans ou les militants écologistes, non plus qu'à Macron et Castaner enfermant de façon « préventive » des gilets jaunes avant qu'ils ne rejoignent les manifestations.

  • Le destin des images

    Jacques Rancière

    • Fabrique
    • 20 Octobre 2003

    " le moderne dédaigne d'imaginer " disait mallarmé.
    Poètes, peintres, dramaturges ou ingénieurs voulaient alors mettre l'union de la forme et de l'acte à la place de la vieille dualité de la réalité et de l'image. la vie en eût été révolutionnée. nos contemporains ne croient plus en la révolution et chantent à nouveau, fût-ce au passé, le culte de l'image : éclair sublime sur la toile, punctum de la photographie ou plan-icône. l'image devient la présence sensible de l'autre : verbe devenu chair ou marque du dieu irreprésentable.
    A l'une et l'autre vision jacques rancière oppose la nature composée, hétérogène, de ce que nous appelons des images. celles-ci ne sont ni des copies ni des présences brutes, mais des opérations singulières, redistribuant les rapports du visible, du dicible et du pensable. a l'exemple de la phrase-image de godard, étudiée ici, qui superpose un plan de film noir, une image de l'extermination des juifs et un discours de philosophe, ce livre analyse les liens méconnus qui unissent symbolisme poétique et design industriel, fictions du xixe siècle et témoignages sur les camps ou installations de l'art contemporain.
    Un même projet anime ces parcours croisés : libérer les images des ombres théologiques pour les rendre à l'invention poétique et à ses enjeux politiques.

  • "Qu'est-ce qu'un démocrate, je vous prie ? C'est là un mot vague, banal, sans acception précise, un mot en caoutchouc." Cette question, ce jugement sans appel d'Auguste Blanqui datent d'un siècle et demi mais gardent une actualité dont ce livre est un signe. Il ne faut pas s'attendre à y trouver une définition de la démocratie, ni un mode d'emploi et encore moins un verdict pour ou contre. Les huit philosophes qui ont accepté d'y participer n'ont sur le sujet qu'un seul point commun : ils et elles rejettent l'idée que la démocratie consisterait à glisser de temps à autre une enveloppe dans une boîte de plastique transparent. Leurs opinions sont précises dans leurs divergences, voire contradictoires - ce qui était prévu et même souhaité. Il en ressort, pour finir, que tout usé que soit le mot "démocratie", il n'est pas à abandonner à l'ennemi car il continue à servir de pivot autour duquel tournent, depuis Platon, les plus essentielles des controverses sur la politique.

  • Le passe, mode d'emploi

    Enzo Traverso

    • Fabrique
    • 10 Octobre 2005


    l'industrie culturelle, les musées, les commémorations, les programmes éducatifs contribuent à faire de la mémoire du passé une sorte de religion civile de nos sociétés contemporaines.
    cette religion remplit souvent une fonction apologétique: conserver souvenir des totalitarismes pour légitimer l'ordre libéral, occuper les territoires palestiniens pour empêcher un nouvel holocauste, envahir l'irak pour ne pas répéter munich. mais il est d'autres chemins de la mémoire, plus discrets, parfois souterrains, décidément critiques, qui transmettent le fil des expériences de l'égalité, de l'utopie, de la révolte contre la domination.
    confrontée à un siècle de feu et de sang, la mémoire revendique ses droits sur le passé. cette émergence de la mémoire a suscité un débat intellectuel, dont enzo traverso reconstitue ici les grandes lignes, de halbwachs à ricoeur, de benjamin à yerushalmi. a l'aide de nombreux exemples tirés de l'histoire du xxe siècle- fascismes, shoah, colonialisme-, ce livre met en lumière les fils qui relient les différents segments de la mémoire collective, l'écriture historienne du passé et les politiques de la mémoire.


  • Dans ce livre, on verra comment, pour résoudre la question juive, le sionisme a fait émerger la question palestinienne qui n'en finit pas de se poser depuis soixante ans.
    On comprendra que le Palestinien d'aujourd'hui est l'homologue, au déplacement géographique près, du Juif d'Europe d'autrefois -qualifié des mêmes épithètes, considéré avec le même mépris. On apprendra que le "sémitisme", pure invention du XIXe siècle racialiste, entre dans ce qu'on appelle l'orientalisme - l'Orient vu par la domination occidentale. Et que "abrahamisme ", cher à Emmanuel Lévinas et Jacques Derrida, recouvre sous des dehors égalitaires et généreux une bonne dose de crainte et de méfiance de l'Islam.
    La persistance de la question palestinienne, livre ironique qui s'attaque frontalement aux idées dominantes, se situe dans la ligne de pensée du maître et inspirateur de Massad, Edward Said.

  • Bruit obsédant des sirènes de police sur le boulevard barbès, bourdonnement des hélicoptères d'assaut au-dessus de la jungle des philippines, sifflement des f16 dans le ciel de palestine, grondement des chars ébranlant le sol à grozny et à tikrit, vacarme des bulldozers blindés défonçant les maisons à rafah, explosions des bombes sur bagdad et des autobus à jérusalem, aboiements des chiens d'attaque qui accompagnent les équipes de sécurité dans le métro parisien.

  • La loi sur le foulard à l'école, les émeutes de novembre 2005 dans les banlieues françaises, l'Appel des Indigènes de la République : autant d'événements qui ont fait ressortir des clivages graves à l'intérieur même de ce qu'on appelle " la gauche ".
    Le Parti communiste, l'ex-LCR devenue NPA, les Verts, les anarchistes, tous ont vu leurs propres rangs se scinder sur ces sujets : les fondamentalistes de la laïcité, les républicains intégristes, les féministes institutionnelles se sont regroupés dans chacun de ces partis au nom des valeurs bafouées et de la lutte contre le communautarisme. Laurent Lévy montre combien de racisme, quelle haine de l'islam sont dissimulés derrière chacun de ces discours.
    Il décrit le combat que mènent la jeunesse populaire " postcoloniale " et ses alliés contre le versant national-républicain de " la gauche ". Un livre de nature à faire grincer quelques dents mais qui défend l'égalité de n'importe qui avec n'importe qui - une valeur républicaine somme toute.

  • La violence nazie ne doit rien au hasard: elle a une généalogie, qui n'est pas spécifiquement allemande, et un laboratoire, l'europe libérale du xixe siècle.
    Les camps d'extermination sont l'aboutissement d'un long processus de déshumanisation et d'industrialisation de la mort, amorcé par la guillotine et qui a progressivement intégré la rationalité du monde moderne, celle de l'usine, de la bureaucratie, de la prison. on peut trouver les origines culturelles du nazisme dans le " racisme de classe " qui triomphe après la commune, dans le discours impérialiste sur l'" extinction des races inférieures " visant à légitimer les génocides coloniaux, enfin dans l'émergence d'une nouvelle image du juif- axée sur la figure de l'intellectuel - comme métaphore d'une maladie du corps social.
    Le nazisme réalisera la convergence entre ces différentes sources matérielles et idéologiques. auschwitz se révèle ainsi - et c'est là que réside, selon enzo traverso, sa singularité - comme la synthèse d'un ensemble de modes de pensée, de domination et d'extermination profondément inscrits dans l'histoire occidentale.

  • Ces Notes ont été prises pendant les mois de mai et juin 2006 en Cisjordanie, période considérée comme calme, où l'on ne tuait guère chaque semaine qu'une demi-douzaine de jeunes gens. La réalité, c'est qu'il n'y a jamais de situation calme en Palestine, il y a la violence quotidienne que subit tout un peuple, parfois avec patience et ailleurs non. Il n'y a pas davantage de " conflit israélo-palestinien ", il y a un peuple qui essaie de résister comme il peut aux colons et à l'armée. Prises dans la rue, sur les marchés, chez les familles de prisonniers, dans les villages isolés, chez les responsables politiques, ces Notes cherchent à restituer le fonctionnement au jour le jour et la raison d'être de la grande machine bureaucratique militaire qu'on désigne sous le terme assez abstrait et même trompeur d'occupation.

  • faire entendre en france la voix de l'opposition démocratique en palestine, tel est le but de ce livre-réponse vive à ceux qui ressassent l'alternative désespérante entre le fondamentalisme d'un côté et une autorité inefficace et corrompue de l'autre.
    avec edward said et haïdar abdel-shafi, moustapha barghouti a fondé en 2002 la nouvelle initiative palestinienne, dont il a été le candidat aux élections présidentielles de janvier 2005. dans rester sur la montagne - série d'entretiens menés avec eric hzan à ramallah en novembre 2004 - barghouti critique et propose. il critique aussi bien la politique de capitulation initiée par les accords d'oslo que la militarisation de l'intifada.
    il propose de revenir à une résistance populaire non-violente, de renforcer les liens avec la société civile israélienne et d'adresser au monde un message clair : comme lors des guerres d'algérie et du vietnam, comme au temps de l'apartheid en afrique du sud, il est temps que l'injustice soit reconnue, que le droit l'emporte sur la force et que cesse la plus longue occupation militaire de notre temps.

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